Deux CHU à Montréal, un pour les Anglais, l’autre pour les colonisés. Un bien géré, l’autre mal géré.
Chronique de Louis Lapointe, Vigile-Québec, le 3 juillet 2008
Pour ceux qui ne s’en souviennent pas, il fut un temps pas si lointain à Montréal où les femmes qui désiraient avorter devaient aller dans les hôpitaux anglophones de l’ouest de l’île pour le faire. Au milieu des années 1970, pendant qu’à Notre-Dame le comité thérapeutique était un obstacle presque infranchissable, les femmes qui se présentaient au General Hospital pouvaient y avorter sans plus de formalités.
Trente ans plus tard, on apprend que le Centre universitaire de santé McGill (CUSM), est mieux géré que le CHUM et que pour cette raison, il a eu droit à la subvention de 250 millions accordée par la Fondation canadienne pour l’innovation alors que cette subvention a été refusée au CHUM. Le même genre d’hypocrisie qui faisait que les riches Anglaises de l’ouest pouvaient se faire avorter dans les hôpitaux anglophones pendant que les hôpitaux francophones du Québec appliquaient le Code criminel à la lettre. Le même relent de colonialisme dans lequel nous vivions jadis, tout cela malgré l’avènement de la Révolution tranquille!
Comme dans certains pays colonisés d’Afrique, on a créé deux réseaux de santé à Montréal, un pour les riches Anglais et l’autre pour les pauvres francophones. Deux réseaux où la langue n’est pas la même, où les gens sont traités différemment parce que les moyens n’y sont pas toujours les mêmes. Nous savons tous que les fondations des hôpitaux et des universités anglophones récoltent beaucoup plus d’argent pour la recherche que les établissements francophones du même genre parce que les communautés qui fréquentent les établissements anglophones sont beaucoup plus riches que la clientèle francophone des hôpitaux de l’est de Montréal et du reste du Québec. Qui dit riche clientèle, dit riches donateurs.
L’argent que récoltent ces fondations de recherche sert de bras de levier pour aller chercher des subventions encore plus grosses provenant de fonds publics. Qu’on le veuille ou non, l’argent demeurera toujours le nerf de la guerre et comme il y a beaucoup moins de riches magnats francophones qu’anglophones pour supporter les bonnes œuvres des établissements de recherche francophones, nous ne pourrons donc jamais profiter de ce genre d’avantages que procure l’aide de riches donateurs pour supporter nos recherches. On parle ici de centaines de millions de dollars.
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Cela me rappelle un soir d’octobre 1995, alors que je participais en compagnie d’autres avocats au grand dîner des huîtres de l’association des diplômés de la Faculté de droit de l’Université de Montréal. Comment ne pas discuter du référendum auxquels nous allions tous participer quelques jours plus tard. J’avouai donc bien naïvement aux convives assis à notre table que j’allais voter oui. Je savais ne pas être le seul dans ce cas à ma table, mais personne d’autre ne s’afficha ouvertement comme je le fis. Une de ces personnes est d’ailleurs devenue juge à la cour supérieure sans que jamais personne ne sache qu’elle était indépendantiste.
La réaction ne se fit pas attendre, un confrère anglophone d’un grand cabinet d’avocats de Montréal me prit aussitôt à partie. Effrontément, du revers de sa main, il fit voler ma cravate et affirma avec hargne que sans les Anglais, je ne serais rien aujourd’hui. Nous étions alors loin du proverbial flegme qui caractérisait tant cette race supérieure. Ma cravate, mon habit, ma montre, mon rythme de vie, je leur devais tout ça. Sans eux, sans lui, sans ses ancêtres, sans leur argent, je ne serais pas le directeur de l’École du Barreau, je ne serais rien, qu’un pauvre ignorant sans le sou. Grâce à eux, j’étais devenu le parfait exemple du petit-bourgeois québécois qui a réussi. Personne ne réagit à la table, surtout pas ceux qui étaient secrètement indépendantistes. Il ne fallait surtout pas que leurs clients sachent qu’ils avaient soutenu un confrère indépendantiste. On peut défendre les libertés civiles pour de généreux honoraires professionnels, mais pas par conviction personnelle, trop dangereux pour l’avancement personnel et les affaires.
J’avais peut-être le droit de voter oui, mais pas de le dire. Aux yeux de tous, peu importent leurs allégeances, c’était moi qui avais tort et l’Anglais qui avait raison. Comme l’argent achète tout, même le silence, et que majoritairement ce sont les Anglais qui l’ont, j’aurais mieux fait de me la fermer ce soir-là. Je méritais bien cette insulte au nom de tous les miens.
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Nous assistons exactement au même genre de réaction de la classe politique québécoise au sujet du CHUM, pour qui il est normal que la subvention du FCI soit versée au meilleur établissement, surtout s’il est anglophone. Et comme il est tout à fait normal que le CUSM soit mieux géré que le CHUM parce que les Anglais sont meilleurs que nous, la subvention de la FCI doit donc lui être versée. Personne ne pose de questions. Les Anglais ont droit à leurs hôpitaux et tant mieux s’ils peuvent en plus recevoir de généreuses donations. Nous sommes bien chanceux qu’ils nous permettent d’avoir nos hôpitaux alors que dans le reste du Canada les francophones doivent se battre pour être soignés en français.
C’est ça être colonisé, c’est accepter sans mot dire que le plus important réseau d’hôpitaux universitaires francophones au Canada n’ait pas droit à une subvention de 250 millions, même si la recherche qui s’y pratique, avec les moyens qu’il a, le justifie amplement. On laisse une fondation du ROC alimentée avec l’argent de nos taxes établir les normes pancanadiennes et décider que le CUSM est mieux géré, peu importe la légitimité de ces raisons, encore moins si cela a pour conséquence que le réseau francophone de Montréal soit le grand oublié. Et comme si ce n’était pas assez, on a besoin d’un bouc émissaire pour justifier cette rebuffade.
On s’apprête donc à congédier le directeur général du CHUM manu militari, parce que tout ça, c’est de sa faute! Ce n’est surtout pas de la faute du gouvernement québécois qui a changé trois fois la localisation au cours des dernières années et qui a pris la décision d’avoir deux CHU à Montréal plutôt qu’un seul comme la logique la plus élémentaire l’aurait commandé. Mais comme les riches donateurs anglophones ne donneraient pas autant d’argent à un réseau universitaire francophone intégré, nous en avons deux, un pour les Anglais, un autre pour les colonisés. Un bien géré et un autre mal géré. Un qui recueille de riches donations, l’autre, les miettes!