« En premier lieu, l’inquiétude par rapport à la langue n’est pas un facteur aussi important au Canada anglais qu’au Québec. Quelles que soient les difficultés de transition (par exemple, chez les Chinois de Vancouver), chacun sait que, tôt ou tard, les immigrants devront apprendre l’anglais qui est la langue non seulement du pays, mais du continent. Au Québec, la langue est le terrain d’un combat perpétuel.» (page 122)
« LA LANGUE
La langue représente un sujet plus épineux. Le débat qui a repris récemment a rappelé à tous qu’il en sera probablement toujours ainsi: la tranquillité linguistique ne sera jamais acquise ici ; en ce sens,
le Québec francophone est voué à vivre dans une tension permanente. Cette tension appelle une vigilance constante et éclairée qui doit savoir éviter les paniques stériles. Les données actuelles de la situation linguistique sont difficiles à résumer parce que divergentes.
Certains indicateurs sont manifestement inquiétants.» (page 209)
« L’ensemble de ces résultats compose une image très complexe de la situation et des tendances de l’évolution du français au Québec.
Une analyse plus fine ferait ressortir bien des nuances que nous devons sacrifier ici. Certes, à cause surtout de la mondialisation, le Québec francophone est engagé dans d’importants changements structurels dont l’issue demeure pour une large part imprévisible. Tout cela est déjà bien connu, de même que les grandes tendances dans l’évolution de la situation linguistique (par exemple, le déclin du français dans l’île de Montréal).
Par rapport à cet arrière-plan, le tableau qui vient d’être esquissé ne révèle pas de changements brusques, profonds, qu’on puisse assimiler à un état de crise et qui appelleraient immédiatement des mesures radicales (par exemple, imposer à tous les diplômés allophones et francophones du secondaire la fréquentation de cégeps francophones, étendre la francisation obligatoire aux centres de la petite enfance46 et à toutes les petites entreprises, recourir aux clauses dérogatoires pour restaurer les dispositions de la loi 101 invalidées par la Cour suprême47, etc.). Les visions catastrophistes (« il n’y a rien à faire, nous allons disparaître ») ne nous paraissent pas de mise non plus. De même, le décret d’une « cassure » linguistique inéluctable entre la région montréalaise vouée à un avenir anglophone et des régions francophones nous paraît prématuré.
Cependant, la conjoncture est incertaine et la plus grande prudence s’impose, très évidemment. Tout en écartant pour le moment des mesures dites radicales, il presse d’agir efficacement sur plusieurs fronts, même si les gains escomptés paraissent minimes à court terme. Autrement dit, il y a lieu de favoriser non pas un état d’alarme mais une grande vigilance.
Dans cet esprit, il faut évidemment faire appel à la responsabilité individuelle des Francophones eux-mêmes, en tant que locuteurs dans la vie publique (par exemple, pourquoi, dans leur milieu de travail, une bonne partie du personnel francophone s’adresse-t-il en anglais à des supérieurs ou à des subordonnés anglophones ?)
On a parfaitement raison d’insister sur ce point. Mais la responsabilité des institutions est énorme également. En particulier dans l’administration publique et parapublique y compris les cégeps et les universités, le bilinguisme dans les communications semble s’être beaucoup développé au cours des dernières années48. Était-ce vraiment nécessaire ? Il faudrait faire la lumière sur ce sujet (tout en tenant compte des plaintes formulées
par des citoyens anglophones se disant privés d’informations essentielles dans leur langue). Alors que les institutions publiques (dans les ordres gouvernementaux fédéral, provincial et municipal) devraient donner le ton, il serait difficilement concevable qu’elles ouvrent plutôt la voie au relâchement. Une réaction énergique est peut-être de mise ici. En ce qui concerne l’État proprement dit, il lui revient de procéder au rappel à l’ordre qui s’impose. Il lui revient aussi de lancer une vigoureuse campagne de sensibilisation appuyée sur un train de mesures convergentes.» (page 209-210)
« • Entre 30 et 40 % des immigrants qui ne parlent pas français dans la région de Montréal ne suivent pas de cours de français et travaillent en anglais.
• Le tiers des immigrants qui suivent des cours de français les abandonnent avant la fin de leur formation.
• Parmi ces immigrés qui ne connaissaient pas le français en 2006, une proportion de 52 % demeurait au Québec depuis quinze ans ou plus. » (page 209)
« • La langue française déclinerait également sous l’effet de la mondialisation, dominée par la langue anglaise. On signale aussi les incertitudes liées à l’essor de l’Internet comme source potentielle à la fois d’anglicisation et de détérioration du français. » (page 209)
« Notre position est la suivante. En ces temps de brassage migratoire, d’Internet et de mondialisation, il est hautement souhaitable que le plus grand nombre possible de Québécois maîtrisent l’anglais, en plus du français, comme le recommandait la Commission des états généraux sur la situation et l’avenir de la langue française en 2001. » (page 217)
« Paradoxalement, le principal obstacle tient peut-être dans le poids du passé canadien-français et dans la lutte pour la survivance. Comme pour la religion, le long combat contre le pouvoir anglophone pour sauver la langue française a nourri une mémoire écorchée qui, ici, risque de se retourner contre l’apprentissage de la langue anglaise. Or, l’anglais qu’il faut apprendre et parler aujourd’hui, ce n’est pas celui que Lord Durham voulait imposer au Bas-Canada après la répression des rébellions. C’est plutôt celui qui permet d’accéder à toutes les connaissances et d’échanger avec tous les peuples de la terre. Sinon, que signifie donc la fameuse « ouverture sur le monde » célébrée sur tous les tons depuis dix ou quinze ans ? » (page 217)